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Gainsborough-Mr and Mrs Andrews

Thomas Gainsborough, Mr & Mrs Andrews, 1749, Londres, National Gallery

Gainsborough est fasciné par la nature. S’il était né cent ans plus tard, il serait peut-être devenu peintre de paysages. Cependant au XVIIIe siècle, ce type de peinture est peu valorisé et mal payé. Quand il se lance dans la peinture, il opte donc, sans doute un peu par dépit, pour le portrait. Il devient rapidement le portraitiste à la mode de la bourgeoisie et la petite noblesse anglaise, représentant la plus souvent couples et familles au sein de la nature qu’il affectionne tant, alliant ainsi passion et nécessité. Ce tableau peint au tout début de sa carrière – il n’a que 21 ans – est cependant inhabituel. Le format allongé et les personnages rejetés sur le côté gauche laissant une très large place à la nature forment une mise en page originale que le peintre ne renouvellera pas. Le jeune artiste se conformait-il au vœu de ses commanditaires?

Ces derniers, Mr et Mrs Robert Andrews, mariés de fraîche date, posent devant un énorme chêne. Leur propriété, Les Auberies, avec ses champs, ses bois, ses prairies occupe une place plus importante que leur double portrait. Le peintre détaille de façon précise et fidèle les champs de blé, les troupeaux de mouton du riche domaine agricole que possède le jeune couple.

Andrews s’affiche ici clairement comme un représentant de la « landed gentry ». L’air blasé, une jambe croisée devant l’autre, il s’appuie avec nonchalance sur le banc où est assise son épouse. Cette pose décontractée, son habit clair à la mode, son équipement de chasse suggèrent ce juste équilibre entre élégance et décontraction qui caractérise le gentleman.

Détail du paysage

Détail du paysage

Pourtant Andrews n’a pas le sang aussi bleu qui en a l’air. Son père est un riche bourgeois londonien qui fit fortune dans le négoce et l’industrie, acheta des terres et épousa une femme issue de la noblesse campagnarde, rejoignant ainsi grâce à son mariage la classe très enviée des gentlemen anglais. Au milieu du XVIIIe siècle, de nombreux marchands vont comme Andrews devenir propriétaires terriens et mettre en marche la révolution agricole en Angleterre. Ces « hommes d’affaires » devenus « gentlemen farmers » vont en effet bouleverser l’agriculture anglaise en gérant leur domaine agricole comme leurs négoces, c’est-à-dire en cherchant à en tirer le maximum de profits. Il y a dans ce tableau un indice qui nous montre l’appartenance d’Andrews à cette catégorie de propriétaires terriens progressistes : la modeste clôture en bois qui entoure les champs et pâturages. L’ « enclosure » est une innovation récente mise en place par les nouveaux venus qui permet de se libérer du droit ancestral de la vaine pâture. Celui-ci autorisait les paysans pauvres et sans terres à mener paître leur bétail dans les champs moissonnés et freinait la productivité agricole des grandes exploitations car empêchait le labour et la remise en culture immédiate des terres moissonnées.

On peut imaginer que le jeune Andrews tirait tant de fierté de son exploitation agricole récemment acquise et si moderne, qu’il demanda qu’on lui accorde la plus grande place sur son tableau de mariage ou qu’il accepta volontiers la suggestion du peintre dans ce sens…

En commandant en 1748 ce portrait à Gainsborough qui n’était alors qu’un jeune peintre inconnu, Andrews apporta encore une fois la preuve qu’il était un homme d’affaires qui savait placer son argent. Il contribua en effet ainsi à la prospérité de ses descendants qui revendirent le tableau, plus de 200 ans plus tard en 1960, pour la coquette somme de 130.000£ à la National Gallery de Londres où il se trouve aujourd’hui !

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