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Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830, musée du Louvre

La liberté guidant le peuple (1830, Louvre) d’Eugène Delacroix est un tableau extraordinaire. Il fait partie de ces chefs-d’œuvre qui ne vieillissent pas. Près de 200 ans après sa création, il continue à émouvoir et transmettre un message à un très large public ignorant le plus souvent tout de l’événement historique auquel il fait référence.

Ce tableau est sans aucun doute un des « best of » du musée du Louvre. Des milliers de touristes se pressent chaque jour devant cette immense toile. Parmi ces visiteurs venus parfois de l’autre bout du monde, beaucoup ignorent tout des Trois Glorieuses, ces trois jours de révolte du peuple parisien qui s’achevèrent par le chute de Charles X et l’avènement de Louis-Philippe en 1830. Mais là n’est pas l’essentiel, le public voit surtout dans l’œuvre de Delacroix une figure allégorique et universelle de la lutte pour la Liberté. En peignant cette toile, Delacroix a en effet choisi de ne pas traduire les événements historiques de Juillet 1830 à la manière d’un reportage photographique mais de lui donner un impact intemporel et universel en réunissant à la fois des éléments réels et des figures idéalisées, en établissant un juste équilibre entre réalisme et allégorie.

Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse, 1819, Louvre (détail)

Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse, 1819, Louvre (détail)

Tel est par exemple le cas du premier plan. En peignant, les cadavres d’un révolutionnaire (à gauche) mais aussi ceux de deux soldats de l’armée de Charles X engagée contre les insurgés (à droite), Delacroix évoque les morts des deux camps qui s’affrontèrent en juillet 1830, mais aussi, de façon plus large, le lourd tribut payé par les hommes dans leurs combats pour la liberté. Cependant, s’il donne à ces morts une dimension allégorique, Delacroix les dépeint également avec un réalisme très cru qui rappelle directement les naufragés du Radeau de la Méduse de son ami Théodore Géricault (1819, Louvre) pour lequel Delacroix avait une véritable vénération. Il a même repris de Géricault le détail de la chaussette enroulée…

De même, les trois hommes que Delacroix représente dans la registre central gauche, figurent bien entendu trois insurgés de juillet 1830 mais incarnent surtout de façon très réalistes les composantes sociales ayant participé au soulèvement : un ouvrier, un bourgeois au chapeau haut de forme et un paysan à genoux.

Victoire de Samothrace, vers 190 avant JC, Louvre

Victoire de Samothrace, vers 190 avant JC, Louvre

La jeune femme brandissant un drapeau français et une baïonnette au centre de l’image est une très belle figure allégorique de la Liberté. Sommet culminant au-dessus de la foule qu’elle entraîne derrière elle, Delacroix lui donne des proportions plus importantes que les autres figures du tableau et l’aspect majestueux de la Victoire de Samothrace qu’il a pu longuement admirer au musée du Louvre. Cependant, la Liberté est également une figure du peuple puisqu’elle prend les traits d’une jeune paysanne dont la pilosité sous les aisselles a tant choqué les contemporains du peintre.

Delacroix- La liberté guidant le peuple, Détail du personnage à droite

Delacroix- La liberté guidant le peuple, Détail du personnage à droite

Enfin, le jeune garçon en haillons, armé de pistolets est une trouvaille merveilleuse de Delacroix. Le peintre lui confère une force expressive extraordinaire et en fait l’archétype du « titi parisien », ce gamin des rues, livré à lui-même, qui hante la littérature et l’art du milieu du XIXe siècle. Il inspira, dit-on, à Victor Hugo la figure de Gavroche dans Les Misérables (1862)

« Ce petit être est joyeux. Il ne mange pas tous les jours et il va au spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n’a pas de chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit sur la tête ; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout cela. Il a de sept à treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un vieux pantalon de son père qui lui descend plus bas que les talons, un vieux chapeau de quelque autre père qui lui descend plus bas que les oreilles, une seule bretelle en lisière jaune, court, guette, quête, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un damné, hante les cabarets, connaît des voleurs, tutoie des filles, parle argot, chante des chansons obscènes, et n’a rien de mauvais dans le cœur. C’est qu’il a dans l’âme une perle, l’innocence, et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que l’homme est enfant, Dieu veut qu’il soit innocent. » Victor Hugo, Les Misérables

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