Marc Chagall, vue de la fenêtre à Zaolchie, près de Vitbesk, 1915, Moscou, galerie Tretiakov

Marc Chagall, vue de la fenêtre à Zaolchie, près de Vitbesk, 1915, Moscou, galerie Tretiakov

Ce tableau, intitulé Vue de la fenêtre à Zaolchie, près de Vitbesk, a été peint en 1915 par Marc Chagall et se trouve aujourd’hui à la galerie Tetriakov de Moscou. Vitebsk est une ville de l’actuelle Biélorussie qui appartenait alors à la Russie tsariste. C’est dans cette ville que Chagall est né en 1887. Il a 27 ou 28 ans quand il peint ce tableau. Entre 1911 et 1914, le jeune peintre a passé trois années à Paris où il s’est nourri, sans y adhérer, des recherches d’avant-garde des artistes cubistes et fauves. En 1914, après avoir assisté au vernissage de sa première exposition à Berlin, il décide de poursuivre son voyage vers la Russie pour y retrouver sa famille et sa fiancée, Bella Rosenfeld. Il ne devait y faire qu’une étape rapide mais la déclaration de guerre le surprend et l’oblige à rester en Russie.

A Vitbesk, il retrouve avec plaisir les paysages de son enfance et Bella, son amour de jeunesse, qu’il épouse en 1915. Ce tableau représente Chagall et Bella à la fenêtre contemplant une forêt de bouleaux. Il fait allusion à un épisode précis de la vie du couple : le séjour à la campagne près de Vitebsk en 1915. La forêt de bouleau qu‘il représente et celle qu’il peut voir de la fenêtre de leur chambre.

Son bonheur conjugal illumine cette toile qui reflète parfaitement le plaisir que Chagall et Bella ont d’être ensemble. Le visage des deux jeunes mariés, de profil, sont tendrement posés l’un sur l’autre, tel un totem primitif, dans le coin droit de la toile. Le visage de Bella est placé au-dessus de celui du peintre, dans un geste protecteur. Le couple qu’il forme avec Bella va devenir un motif récurrent dans l’œuvre de Chagall. Cette femme, c’est « la » femme de sa vie. Ils ont grandi ensemble dans le même petit village Biélorusse. Ils ont beaucoup en commun : leur pays, leur culture juive, leurs souvenirs d’enfance. Sa femme et son couple sont pour Chagall un refuge capable de le rassurer, le protéger, l’apaiser dans les moments les plus difficiles.

Le retour en Russie en 1914 entraîne chez Chagall un renouveau de classicisme. Ici, il décrit avec un réalisme de miniaturiste, le sous-bois de fougères et lupins, les feuilles vernies des bouleaux, sa chemise rayée et sa cravate à motifs. Cependant, l’influence de l’avant-garde artistique reste sensible. On retrouve en effet une touche cézannienne dans la nature morte au premier plan ou dans la perspective bousculée du rebord de la fenêtre. De même, l’œil disproportionné et incliné de Bella rappelle certains visages de Picasso. Enfin, on devine dans le gazon et les sous-bois des losanges et autres formes géométriques, inspirés par le cubisme.

Mais le vrai sujet du tableau n’est pas tant le couple ou le paysage que la fenêtre elle-même. Close, elle est ici une barrière protectrice pour Bella et Chagall à une époque où le monde extérieur plongé dans la guerre est aussi sombre que la forêt de l’arrière-plan.

L’intimité chaleureuse de la maison avec sa tasse à thé, le motif cachemire de ses rideaux, les notes de rouge, contraste avec l’obscurité du bois de bouleaux au dehors. Alors que la guerre gronde au loin, Chagall sait que cet instant de bonheur suspendu, représenté au premier plan est fragile. Son pays est entré en guerre et bien qu’il ait échappé au front, il connaît les atrocités de la guerre, les soldats blessés, les populations juives déplacées qu’il représente dans d’autres œuvres. Ici, le drame n’est pas clairement représenté mais on le pressent. Il est évoqué par la forêt sombre mais aussi par la croisée de bois de la fenêtre qui dessine un grand crucifix, en partie voilé par un rideau drapé qui rappelle le Saint suaire. Le motif du Christ en croix vêtu du talit juif deviendra avec la Seconde Guerre mondiale comme un obsédant leitmotiv du peintre, symbole de la souffrance humaine et plus précisément de celle du peuple juif.

Publicités