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Reine porteuse de coupe bamileke

Savez-vous qui est cette femme, assise sur un tabouret, qui tient dans ses mains une coupe posée sur sa cuisse gauche ? Il s’agit d’une reine bamiléké, une ethnie importante du nord-ouest du Cameroun. La statue date du XIXe siècle et est une des pièces maitresses de la collection d’arts premiers africains du musée du Quai Branly. La reine, coiffée d’une calotte, a des oreilles en demi-cercle, de grands yeux carrés et une bouche rectangulaire qui laisse apparaître ses dents bien blanches. Elle porte un collier et de larges bracelets aux poignets et aux chevilles. Ses épaules et son abdomen sont décorés de peintures corporelles.

Comment sait-on qu’il s’agit d’une reine ? Plusieurs indices nous permettent de le deviner. Tout d’abord, la panthère qui telle une caryatide porte le tabouret sur lequel est assise cette femme. La panthère, animal extrêmement rapide, est très redoutée par les Africains qui la considère comme le roi des animaux. Elle est l’attribut des chefs et des rois. L’autre indice est le tissu brodé de perles rouges, blanches et bleues qui recouvre l’ensemble de la sculpture et lui apporte sa polychromie. L’art du perlage est une technique caractéristique de l’art de cour Bamiléké. Ce peuple décore de perles de verre tous leurs objets destinés à la famille royale, statues mais aussi trône, masques… Ces objets sont d’abord sculptés dans le bois puis recouvert d’une toile de raphia sur laquelle sont cousues des perles de couleurs vives. C’est à la complexité des décors perlés que sont évaluées la valeur de l’objet et la puissance de celui pour lequel il a été réalisé. La statue très luxueuse et sacrée n’était exhibée que lors des grandes cérémonies comme celles liées à l’investiture du roi ou à ses funérailles.

Pourquoi la perle de verre est-elle regardée comme un tel signe de puissance et de richesse ? Tout simplement parce que les perles décorent les objets royaux bamiléké ne sont pas fabriquées en Afrique mais sont d’origine vénitienne. Seul le roi et sa famille étaient suffisamment riches et puissants pour s’offrir un matériau d’origine aussi lointaine.

Cette sculpture pourrait n’être qu’une statue royale destinée à démontrer la puissance et le prestige de la famille régnante comme on en trouve beaucoup d’autres tout autour du monde. Malheureusement, elle est aussi un souvenir d’une pratique peu glorieuse de l’histoire de l’humanité. Il semble en effet que les rois bamiléké payaient leurs perles avec… des esclaves. La verroterie vénitienne représentait entre un tiers et un quart des marchandises embarquées par les navires négriers au départ des ports européens. En arrivant sur les côtes africaines, sous le contrôle des chefs de tribus et des rois locaux, les négriers échangeaient leurs perles de verre contre des hommes. Les esclaves achetés étaient ensuite embarqués pour les Caraïbes ou le Brésil où ils étaient voués aux travaux forcés dans les plantations de café, bananes ou canne à sucre et échangés contre des denrées coloniales qui étaient acheminées vers l’Europe. Ainsi cette statue témoigne-t-elle indirectement du terrible principe du commerce triangulaire et de la traite négrière…

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