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Ribera - La femme a barbe

A moins que vous n’ayez passé les quinze derniers jours dans la forêt amazonienne, vous avez sans doute entendu parler de Conchita Wurst, le vainqueur du concours de l’Eurovision 2014, qui se surnomme lui-même la « femme à barbe ». Je rebondis aujourd’hui sur cet élément de l’actualité pour vous présenter une autre « femme à barbe », peinte par José de Ribera en 1631.

Quel étrange tableau que cette Mujer Barbuda (Tolède, Fondation Medinaceli) ! A première vue, il semble représenter deux hommes et un nourrisson. Mais très vite, notre œil est attiré par la tête vivement éclairée du bébé qui est allaité par le personnage barbu au premier plan… qui n’est donc pas un homme mais une femme !

A droite, une longue inscription latine gravée sur un petit muret donne quelques explications sur ce surprenant tableau. Elle nous apprend qu’il s’agit d’un portrait de Magdalena Ventura, une femme âgée de 52 ans, originaire des Abruzzes, qui à l’âge de 37 ans, a soudain eu la surprise de se voir pousser une barbe (elle était sans doute atteinte d’hirsutisme). Toujours d’après cette inscription, cette femme avait pourtant donné trois fils à son mari, Félix de Amici, qui se tient à ses côtés. On apprend enfin que le portrait a été peint par Ribera à la demande de Ferdinand II de Alcala, vice roi de Naples.

Pourquoi diable le vice-roi de Naples a-t-il commandité un portrait aussi bizarre ? La réponse à cette question est dans le titre figurant en exergue de l’inscription latine : « En magnum natura miraculum ». Magdalena est alors vue comme un « grand miracle de la nature ». Parlant de cette toile, l’ambassadeur de Venise raconte dans une lettre datée de février 1631 son impression lors de sa visite à l’atelier de Ribera : « dans les appartements du vice-roi se trouvait un peintre très célèbre qui faisait le portrait d’une femme (…) laquelle possède un visage totalement viril, avec une barbe noire très belle de plus d’un pied de long, et la poitrine entièrement velue ; son excellence me fit l’honneur de me la montrer comme une chose merveilleuse et certes, c’en est une ».

Une « merveille », dans le langage de l’époque, désigne un prodige de la nature, ce qui sort des normes et qui est bizarre, extravagant, monstrueux ou exotique. A partir du XVIe siècle se répand partout en Europe, la mode des « cabinets de curiosités ». Dans ces petit musées privés, les princes humanistes, animés par le désir de classifier le monde qui les entoure et de déchiffrer les mystères de l’univers, amoncellent les « merveilles » de l’art et de la nature : coquillages, fossiles, portraits de nains, de géants… ou de femme à barbe. Le duc d’Alcala, commanditaire de ce tableau, érudit et collectionneur, possédait, dans son palais sévillan de la Casa de Pilatos, outre ce tableau, des portraits de nains et autres êtres difformes.

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