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Manet-Les bulles de savon

Les Bulles de Savon est un tableau peint par Edouard Manet en 1867, aujourd’hui dans les collections du musée Calouste-Gulbenkian à Lisbonne. Il représente un jeune garçon, Léon Koelin-Leenhoff, qui s’amuse à souffler des bulles de savon, au dessus d’un petit muret de pierre.

Ce tableau est donc un portrait. Le modèle est le fils naturel de l’artiste… ou son jeune demi-frère. Léon est sans doute en effet le fils naturel d’Edouard Manet qui vécut de longues années en concubinage avec la mère de l’enfant, Suzanne Leenhoff, avant de l’épouser en 1863. Cette filiation reste cependant incertaine car Manet n’a jamais reconnu sa paternité, même après son mariage avec Suzanne. C’est pourquoi, certains historiens émettent une autre hypothèse : Léon serait le jeune demi-frère de Manet, Suzanne ayant eu une liaison avec Auguste Manet, le père d’Edouard… Peu importe d’ailleurs, l’essentiel est qu’une réelle affection lie l’artiste à son modèle et on le sent bien au travers de ce tableau.

Jean-Siméon Chardin, La bulle de savon, 1734, NY, Metropolitan Museum

Jean-Siméon Chardin, La bulle de savon, 1734, NY, Metropolitan Museum

Mais bien plus qu’un portrait, ce tableau est un hommage rendu par Manet à un de ses illustres aînés, Jean-Siméon Chardin. Chardin avait en effet peint, plus d’un siècle plus tôt, une œuvre très proche intitulée La Bulle de savon (1734, NY, Metropolitan Museum et deux autres versions à la Washington National Gallery et au LACMA). On retrouve chez les deux peintres, le même petit muret, le même cadrage serré, la même palette restreinte faite essentiellement de bruns et de gris, la même économie de détails. Tout concourt chez l’un comme chez l’autre des deux peintres, à rendre une atmosphère concentrée, où le silence règne et le temps semble suspendu dans l’attente de l’envol de la bulle…

Willem van Mieris, Les bulles de savon, vers 1710, Paris, musée du Louvre

Willem van Mieris, Les bulles de savon, vers 1710, Paris, musée du Louvre

Nous pouvons encore continuer ainsi à voyager dans le temps puisque Chardin à son tour semble s’être inspiré d’un thème très en vogue dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle. L’enfant à la bulle de savon est en effet un sujet que l’on retrouve chez une multitude de grands et petits maîtres hollandais du Siècle d’Or : Rembrandt (Cupidon à la bulle de savon, 1634, Vienne, Liechtenstein Museum), Gerrit Dou (Garçon à la bulle de savon, vers 1635, Tokyo, National Museum of Western Art), Willem Van Mieris Le Jeune (Les bulles de savon, vers 1710, Paris, Musée du Louvre)… Le thème de « l’homo bulla » est alors à la mode dans les milieux intellectuels proches de la Réforme. Il a été popularisé par Erasme, qui dans ses Adages publiés à partir de 1500, avait repris un ensemble de proverbes grecs et romains accompagnés d’un bref commentaire, dont une citation de Varron (116-27 avant JC) : « Quod, ut dicitur, si homo est bulla, eo magis senex » (si comme on le dit, l’homme est une bulle, c’est encore plus vrai quand on est vieux). « L’homme est une bulle » serait ainsi un proverbe latin qui évoque la fragilité de la vie humaine qu’un souffle de vent peut balayer à tout instant, telle une bulle de savon.

Voilà comment l’on peut en quelques mots remonter le temps du XIXe siècle au monde antique et transformer un simple portrait d’enfant en une mélancolique réflexion sur l’inexorable issue de notre existence…

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