Gerrit van Honthorst, La chasse à la puce, 1628, Dayton Art Institute

Gerrit van Honthorst, La chasse à la puce, 1628, Dayton Art Institute

De Georges de la Tour à Nicolas Lancret, de nombreux peintres des XVIIe et XVIIIe siècles ont choisi de représenter des femmes à la puce, c’est-à-dire en train d’attraper les puces qui courent sur leur corps.

A partir du XVe siècle, l’eau fait peur. On pense alors qu’elle rend le corps poreux et facilite la pénétration des miasmes dans l’organisme. Au XVIIe ou XVIIIe siècle, on se lave donc très peu et on se contente bien souvent d’une brève toilette sèche et d’un changement régulier de chemises. Cette absence d’hygiène est une véritable bénédiction pour les puces qui pullulent et se promènent sans distinction, aussi bien sur le corps du Pape que sur celui de la lavandière. Tous cherchent à se défaire de ce petit désagrément qui les fait se gratter jusqu’au sang. Chacun y va de son remède. Les plus riches portent autour du cou une fourrure de zibeline ou martre pour attirer les puces et éviter qu’elles ne parasitent leur corps. Ils peignent ensuite chaque soir cette fourrure pour se débarrasser des parasites de la journée. Le plus efficace reste néanmoins l’épuçage manuel. C’est ce geste banal et presque quotidien qu’ont donc choisi de représenter ici les peintres.

Georges de la Tour, Femme à la puce, Nancy, Musée Lorrain

Georges de la Tour, Femme à la puce, Nancy, Musée Lorrain

Cependant, au-delà de la simple scène de genre, ces femmes à la puce sont également le prétexte à une rêverie sensuelle, voire même érotique. L’épuçage permet tout d’abord au peintre de représenter de belles femmes au corset délacé ou au corps partiellement dénudé. Mais surtout, et cela est bien difficile à imaginer pour nous aujourd’hui, ce parasite qui symbolise à nos yeux la pauvreté et la vermine et provoque des réactions de dégoût, est alors un objet de fantasmes et dégage un imaginaire très érotique. On ignore alors que la puce trouve son origine dans l’absence d’hygiène. On y voit plutôt une petite friponne qui se promène à sa guise sur les formes arrondies des femmes. Dans certains écrits libertins du XVIIe ou XVIIIe siècle, la puce est utilisée pour se moquer de jeunes filles vierges et de nonnes dont le parasite éveillerait les sens en les piquant sur toute la surface de leur corps.

Nicolas Lancret, Femme à la puce, Londres, Wallace Collection

Nicolas Lancret, Femme à la puce, Londres, Wallace Collection

Les puces nous ont laissé une expression de la langue française, « mettre la puce à l’oreille », qui témoigne de cette image érotique qu’avaient à une époque ces petits parasites. Cette expression qui a changé de sens, signifiait autrefois « provoquer ou avoir un désir amoureux », sens que Jean de la Fontaine utilisait encore dans ses Contes au XVIIe siècle :

« Fille qui pense à son amant absent
 / Toute la nuit, dit-on, à la puce à l’oreille »
. De même Rabelais prêtait à Panurge la curieuse fantaisie de se percer l’oreille pour y mettre un anneau enchâssé d’une puce, afin d’exhiber sa volonté de se marier. Ceci s’explique par une série d’analogies fréquentes et évidentes à l’époque qui associaient l’oreille à un coquillage et le coquillage au sexe féminin. Le syllogisme se construit : Le sexe d’une femme est comme une oreille ; et les puces grattent ; alors une femme qui éprouve des démangeaisons amoureuses a une puce à l’oreille…

On comprend mieux désormais l’image grivoise qui se cachait autrefois derrière l’expression « mettre la puce à l’oreille » et derrière les représentations de « femmes à la puce ». La montée de l’hygiénisme au XIXe siècle qui va contribuer à lier puce, saleté et peste nous a laissé une image bien différente et moins poétique du parasite. En 1894, Alexandre Yersin isole le bacille de la peste et on comprend alors que la puce est le vecteur du bacille. Une lutte sans merci contre la puce de l’homme abouti à son éradication dans les années 1970. La seule réminiscence de ce passé glorieux et sensuel qui fut celui de la puce est peut-être ce petit surnom affectueux de « ma puce » que certains hommes donnent encore aujourd’hui à l’élue de leur cœur…

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