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Quand l’amour fait porter selle et brides au plus grand des philosophes…

aquamanile Aristote et Phyllis

Ce curieux petit objet, datant du XIVe siècle et conservé au Metropolitan Museum de New-York, est un aquamanile. L’étymologie du mot (aqua : eau et manus : main) suffit à en expliquer la fonction : il servait à se laver les mains. Très répandu au Moyen-âge, il pouvait avoir un usage liturgique – il était alors utilisé par le prêtre au moment de l’offertoire – comme profane – les convives s’en servaient avant comme après les repas… l’objet était utile car à l’époque, la fourchette n’existait pas encore et on mangeait avec ses doigts !

Cet aquamanile illustre Le Lai d’Aristote, un poème moralisateur sans doute écrit au début du XIIIe siècle, qui eut son heure de gloire au XIIIe et XIVe siècle puis sombra dans l’oubli. Selon ce poème, Alexandre le Grand serait tombé si fol amoureux d’une belle indienne qu’il en aurait oublié son grand dessein politique visant à conquérir « tout le monde connu ». Le jeune roi de Macédoine fut alors sévèrement sermonné par son tuteur, le célèbre philosophe Aristote, et revint sagement à ses devoirs, délaissant sa belle. Cependant, cette dernière décida de se venger du vieux philosophe avec la complicité de son royal amant. La belle indienne déploya toute sa coquetterie pour séduire Aristote tant et si bien que le vieux sage ne tarda pas à être, à son tour, follement épris de la jeune femme. Le philosophe tenta vainement d’éteindre sa passion naissante en recourant à l’étude mais finit par déclarer sa flamme à la jeune orientale. Celle-ci accepta ses avances, à condition que le vieil homme lui prouve son amour, en consentant à être chevauché par elle. Lorsqu’elle tint Aristote dans cette position ridicule, elle se mit à chanter un chant d’amour. Alexandre apparut alors et se moqua gaiement de son maitre et de ce grotesque équipage. Honteux, Aristote répondit cependant en homme d’esprit. Il expliqua à son jeune élève que cette fâcheuse situation ne faisait que renforcer le poids des mises en garde qu’il lui avait adressées au sujet de l’amour et des jolies femmes. Il lui demanda de réfléchir aux excès auxquels pourrait le conduire l’amour, quand il voyait comment celui-ci avait pu conduire un vieillard, renommé pour sa sagesse, à commettre une telle folie.

Aristote chevauché, chapiteau de la nef, église St-Pierre de Caen

Aristote chevauché, chapiteau de la nef, église St-Pierre de Caen

Ce lai, à la fois burlesque et moralisateur, connu un vrai succès en Europe si bien qu’on retrouve l’image d’Aristote chevauché sur de nombreuses objets profanes (enluminures, gravures, aquamanile, coffrets…) mais aussi religieux comme par exemple sur un chapiteau de l’église Saint-Pierre de Caen !

Le poème a même donné naissance à une expression de la langue française aujourd’hui désuète, « faire le cheval d’Aristote ». Cette expression, était utilisée dans certains jeux de société, pour désigner un gage qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener autour de la table, où elle est embrassée par chaque joueur.

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