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Albrecht Dürer - Autoportrait à la fourrure - 1500 - Munich, Alte Pinakothek

Albrecht Dürer – Autoportrait à la fourrure – 1500 – Munich, Alte Pinakothek

Cet autoportrait de Dürer, dit Autoportrait à la fourrure, est fascinant. Il retient notre regard car quelque chose d’intriguant, presque dérangeant, s’en dégage. Difficile de rester indifférent face à ce visage immobile, ce regard qui nous fixe, la symétrie parfaite de cette chevelure… Très vite, une question nous vient à l’esprit : est-ce vraiment un autoportrait de Dürer ou plutôt un portrait du Christ ?

Albrecht Dürer - Autoportrait au chardon - 1493 - Paris, musée du Louvre

Albrecht Dürer – Autoportrait au chardon – 1493 – Paris, musée du Louvre

Albrecht Dürer - Autoportrait - 1498 - Madrid, musée du Prado

Albrecht Dürer – Autoportrait – 1498 – Madrid, musée du Prado

On reconnaît les traits du peintre tels qu’ils apparaissent dans ses deux autres autoportraits peints, quelques années plus tôt : bouches aux lèvres épaisses, long nez, yeux clairs soulignés par des cernes, teint pâle et longue chevelure artificiellement bouclée, selon la mode de Venise, ville dans lequel il fit plusieurs séjours. Aucun doute, il s’agit bien d’un autoportrait, comme le confirme d’ailleurs fièrement l’artiste dans une inscription en latin apposée sur le fond sombre à droite du visage « Moi, Albrecht Dürer de Nuremberg, me suis peint dans des couleurs indélébiles, à l’âge de vingt-huit ans ».

Hans Memling - Christ bénissant - 1478 - Pasadena, Norton Simon Museum

Hans Memling – Christ bénissant – 1478 – Pasadena, Norton Simon Museum

Cependant, il apparaît clairement que Dürer a forcé sa ressemblance avec le Christ. Ses cheveux blonds sont devenus châtains, son nez irrégulier est désormais droit. Il porte une petite barbe courte, qui est assez inhabituelle chez les jeunes hommes de l’époque. Mais surtout, il choisit une pose qui diffère complétement de ces deux autres autoportraits et des portraits à la mode en 1500 : il se représente de face (et non pas de trois-quarts), devant un fond sombre (et non plus une fenêtre ouverte sur un paysage), la main droite légèrement levée sur la poitrine, comme pour esquisser un geste de bénédiction. L’ensemble ressemble étrangement aux portraits de Christ bénissant (dit Salvator Mundi) en vogue à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. Le rapprochement avec Le Christ bénissant d’Hans Memling (1478, Pasadena) est saisissant.

Mais pourquoi Dürer se représente-t-il donc sous les traits du Christ, au risque de paraître blasphématoire ? Serait-ce l’expression de l’ego démesuré d’un artiste parvenu, si fier de ses talents créateurs qu’il ose se comparer au Christ? C’est peu probable. Humaniste érudit, mathématicien, Dürer était un homme cultivé qui connaissait surement l’ouvrage de Thomas Kempis, L’Imitation de Jésus-Christ, à l’origine du mouvement de réforme spirituelle, appelée Devotion Moderna. Cette spiritualité incite le chrétien à trouver dans la vie du Christ des modèles de comportement à adopter pour atteindre la sainteté. C’est probablement son adhésion à cette spiritualité très en vogue en 1500 que Dürer a voulu affirmer en imitant le Christ dans son apparence physique…

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