Les Français sont un peuple intellectuel et querelleur. Cet a priori très répandu à l’étranger n’est pas sans fondements. En France, quelque soit le sujet, il faut être « pour », il faut être « contre », toujours théoriser, sans cesse débattre, voir se déchirer. L’actualité regorge d’exemples illustrant ce fâcheux penchant de nos compatriotes, mais le mal est ancien. En voici un exemple en matière artistique qui date de plus de 300 ans.

Au cours du dernier quart du XVIIe siècle, le petit monde de l’Académie royale de peinture et de sculpture se déchire autour d’une question existentielle : en matière de peinture, faut-il préférer la couleur à la ligne ou inversement ?

Il est vrai que depuis la Renaissance, certains peintres, comme les artistes vénitiens, (Titien par exemple), avaient un goût prononcé pour le coloris alors que d’autres comme les peintres florentins portaient aux nues « il disegno ». Cependant, nul n’y trouvait matière à débat, ni à opposition.

Nicolas Poussin, Thésée retrouve l'épée de son père, vers 1638, Chantilly, musée Condé

Nicolas Poussin, Thésée retrouve l’épée de son père, vers 1638, Chantilly, musée Condé

C’est le peintre Philippe de Champaigne qui met réellement le feu au poudre, en 1671 lors d’un discours à l’Académie, où il s’en prend aux peintres qui privilégient la couleur. Dès lors, le débat se durcit et devient dogmatique. Un vrai clivage se crée entre les partisans de la couleur et ceux qui insistent sur la nécessaire subordination du coloris au dessin. Pour les peintres classiques qui donnent la primauté à la ligne, la peinture est une activité de l’esprit qui exprime une beauté idéale, rend la justesse des proportions et la précision de la perspective géométrique. Elle est le fruit de l’étude plus encore que de l’observation de la nature. La référence absolue des partisans de cette thèse est Nicolas Poussin, peintre par excellence de la ligne, de l’érudition et de l’étude. On les appelle d’ailleurs régulièrement les « poussinistes ». Ils s’opposent violemment à leurs adversaires à qui ils reprochent de ne pas chercher à convaincre mais à séduire, de ne pas s’adresser pas à l’esprit du spectateur mais à ses sens. Les partisans de la couleur sont accusés d’avilir et dévaloriser leur art. « Aux yeux de Champaigne, le peintre quitterait le Parnasse où il siège parmi ses pairs, les poètes, les musiciens, les architectes, etc., s’il s’abaissait au rang d’habile artisan coloriste. » (Jacques Le Rider).

Pierre-Paul Rubens - Hélène Fourment et ses enfants, vers 1635, Louvre

Pierre-Paul Rubens – Hélène Fourment et ses enfants, vers 1635, Louvre

Face aux violentes attaques de leurs adversaires, les partisans de la couleur organisent leur riposte et gagnent progressivement du terrain. En 1673, le théoricien de l’art Roger de Piles publie son essai, Dialogue sur le coloris, dans lequel il fait l’éloge de la peinture de Rubens et affirme la primauté du coloris. Le duc de Richelieu, grand collectionneur et neveu du célèbre cardinal, cède sa collection de Poussin au roi et rachète des tableaux de Rubens.

Cependant, si les tenants de la couleur finissent par l’emporter et ouvrent la voie au XVIIIe siècle à Watteau, Boucher et Fragonard, le débat reprendra de plus belle au XIXe siècle opposant les artistes néo-classiques comme Ingres et David aux peintres romantiques comme Delacroix et Géricault.

Ah les Français… !

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