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En 1778, Houdon rencontre Voltaire pour la première fois. Le grand philosophe des Lumières a 83 ans et est sur le point de mourir. Après un long exil de 20 ans en Suisse, il est rentré en France et triomphe à la Comédie Française. Houdon obtient du grand homme quelques séances de pose et le sculpte dans la terre, matière très malléable qui lui permet de rendre finement le moindre détail. Le buste qu’il réalise alors, est acclamé par le public qui se presse dans son atelier. Tous saluent la virtuosité avec laquelle Houdon a su traduire la vérité physique et psychologique de son modèle. Le philosophe n’est pas idéalisé mais représenté avec les marques de l’âge : rides, cernes, peau flasque… Cependant, le portrait souligne l’intelligence et la malice du grand homme. Sous son front bombé, les yeux pétillent et la bouche esquisse un sourire sarcastique.

Devant un tel succès, Houdon crée plusieurs modèles de bustes à partir de ce portrait en variant l’habillement et la coiffure du modèle et les matériaux (marbre, bronze, plâtre et terre cuite). Dans cet exemplaire en marbre conservé au Metropolitan Museum de New-York, Voltaire est représenté « à l’antique », c’est-à-dire tête nue, le crâne rasé et sans vêtement. Ce dépouillement met en valeur, plus encore que les autres versions, les traits et l’expression du vieil homme.

Rodin, a qui on ne peut pas reprocher de ne rien connaître à la sculpture, partageait visiblement avec moi une immense admiration pour Houdon. Il a su bien mieux que moi trouver les mots pour décrire ce buste et le génie de son aîné. Je lui laisse donc la parole : « Quelle merveille ! C’est la personnification de la malice. Les regards légèrement obliques semblent guetter quelque adversaire. Le nez pointu ressemble à celui d’un renard : il paraît se tirebouchonner pour flairer, de côté et d’autre, les abus et les ridicules ; on le voit palpiter. Et la bouche : quel chef-d’œuvre ! Elle est encadrée par deux sillons d’ironie. Elle a l’air de mâchonner je ne sais quel sarcasme. Une vieille commère très rusée, voilà l’impression produite par ce Voltaire à la fois si vif, si malingre et si peu masculin (…) Ces yeux ! j’y reviens… Ils sont diaphanes. Ils sont lumineux. (…) Ce sculpteur a su rendre mieux qu’un peintre ou qu’un pastelliste la transparence des prunelles. Il les a perforées, taraudées, incisées ; il y a soulevé des bavochures spirituelles et singulières, qui, s’éclairant ou s’assombrissant, imitent à s’y méprendre le scintillement du jour dans la pupille. (….) Le regard, c’est plus de la moitié de l’expression pour ce statuaire. À travers les yeux, il déchiffrait les âmes. Si l’artiste ne reproduit que des traits superficiels (…), il ne mérite nullement qu’on l’admire. La ressemblance qu’il doit obtenir est celle de l’âme ; c’est celle-là seule qui importe : c’est celle-là que le sculpteur ou le peintre doit aller chercher à travers celle du masque. » (L’art, entretiens réunis par Paul Gsell, chapitre VII).

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