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Vallotton - La chaste Suzanne

Félix Vallotton auquel le Grand Palais consacre en ce moment une magnifique exposition est un artiste étrange. Son apparence réservée et sa peinture lisse et corsetée sont trompeuses. Elles cachent des sentiments violents de rébellion, d’ironie, de désillusion voire même de haine. Ce peintre suisse élevé dans une famille calviniste est un véritable volcan sous pression, « le feu sous la glace » comme le désigne très justement le titre de l’exposition du Grand Palais.

Dans ce tableau intitulé ironiquement par le peintre La Chaste Suzanne (1922, Lausanne, musée des Beaux-Arts), Vallotton s’inspire très librement d’un épisode du Livre de Daniel de l’Ancien Testament. La Bible raconte l’histoire d’une belle jeune femme Suzanne surprise alors qu’elle prend son bain, par deux vieillards dont elle repousse les propositions malhonnêtes. Furieux, les deux hommes éconduits l’accusent alors d’adultère et la font condamner à mort. Elle est sauvée par le jeune prophète Daniel qui prouve son innocence et fait condamner les vieillards.

Vallotton, comme beaucoup d’hommes de son époque supporte mal l’émancipation progressive des femmes qu’il ressent comme une menace et condamne le féminisme naissant. La femme est souvent représentée dans ses œuvres comme une créature futile, calculatrice, insatiable et dominatrice. Avec ce tableau, il tente de tordre le coup à l’image traditionnelle de la femme fragile soumise à la domination de masculine et au regard concupiscent des hommes. La Suzanne d’aujourd’hui n’est pas si chaste et pure que l’on croit, tel est le  message de ce tableau…

Dans certains de ces tableaux comme Orphée dépecé (1914, Genève, Musée d’Art et d’Histoire) ou La Haine (1908, idem) que vous pourrez également voir dans l’exposition du Grand Palais, il reprend ce même message mais avec une telle haine et violence qu’il perd sa crédibilité et que l’esthétisme du tableau devient plus que contestable. Ici, il traite le thème avec beaucoup de subtilité et une ironie mordante sous-jacente qui en font un vrai petit bijou. Ainsi, il modernise l’histoire de Suzanne et les Vieillards en la déplaçant dans un contexte contemporain (une loge de théâtre) et en inversant les rôles. Sa Suzanne est n’est plus nue mais vêtue jusqu’au cou et le regard qu’elle porte sur les deux hommes n’est nullement celui d’une innocente. Il évoque plutôt celui d’une prédatrice qui examine deux ces futures victimes.

Bien que cette œuvre date de 1922, soit 3 ans avant la mort de Vallotton, son style s’apparente à celui de la période nabi. Les formes définies par une ligne de contour nette, le recours aux aplats de couleurs, la description minimale des décors et des protagonistes de l’histoire rappellent cette période marquée par le synthétisme qui permet de délivrer un message très efficace. Si vous visitez l’exposition, n’hésitez pas à vous attarder devant La Loge de théâtre (1909, coll. part), exposé juste à côté, qui est également un chef d’œuvre du genre !

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