De Chirico-La Tour Rouge

Giorgio De Chirico est mort le 20 novembre 1978, il y a exactement 35 ans aujourd’hui.

Imprégné des œuvres du peintre symboliste Arnold Böcklin et de ses lectures de Schopenhauer et Nietzsche, Chirico commence vers 1910 à peindre des toiles qu’Apollinaire qualifiera de « métaphysiques », c’est-à-dire qui décrivent une réalité qui « va au-delà de la nature ». De Chirico souligne que « Chaque chose a deux aspects : l’un banal que nous voyons presque toujours et que les hommes voient en général ; l’autre spectral ou métaphysique, que peuvent seulement apercevoir de rares individus dans des moments de clairvoyance et d’abstraction métaphysique, comme certains corps occultés par la matière, impénétrables aux rayons solaires, ne peuvent apparaître que grâce à la puissance de lumières artificielles comme les rayons X, par exemple ».

Pour exprimer cette réalité métaphysique, il utilise comme cadre, l’architecture des places italiennes, en particulier celles de la ville de Turin. Juste avant son arrivée à Paris, il a en effet séjourné dans cette ville pour visiter les lieux où Nietzsche avait sombré dans la folie. Dans certaines lettres, Nietzsche évoquait « la grandeur et la magnificence spatiale » de la ville de Turin, ses « places graves et solennelles » marquées par « une pureté radieuse » et par le « plus profond silence ». Les premiers tableaux qu’il peint à Paris ont donc pour cadre les hauts lieux de la folie nietzschéenne. Dans ce célèbre tableau intitulé La tour rouge (1913, New-York, musée Guggenheim) apparaissent ainsi la statue équestre du roi Carlo Alberto sculptée par Carlo Marocchetti et la tour du Palazzo Carignano, qui avait toutes deux hantées le philosophe.

Cette place italienne bordée d’arcade est transformée en un lieu désert, silencieux, vide de toute présence humaine. Il est stupéfiant de voir combien Chirico arrive à traduire en peinture « la grandeur », « la magnificence », la « pureté radieuse » dont parle Nietzsche. Ces éléments architecturaux ne sont pas représentés pour eux mêmes mais assument la fonction exclusive de suggestions magiques. Ils permettent de créer une atmosphère onirique qui est obtenue à l’aide d’une perspective non unifiée avec de nombreux points de fuite, de sources de lumière multiples, d’ombres étirées. Le résultat est à la fois séducteur et angoissant.

Malheureusement, pour une raison qui m’échappe, en 1918, lorsqu’il s’installe à Rome, Chirico se convertit à un style néo-classique et désavoue sa production métaphysique qui reste pour moi (et pour beaucoup) sa plus belle période. D’ailleurs les Surréalistes ne s’y trompent pas. Lorsqu’ils découvrent les toiles métaphysiques de Chirico, ils les reçoivent comme une révélation. En 1922, une grande exposition est consacrée à Giorgio De Chirico à Paris, préfacée par André Breton.

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