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La Chute d'Icare d apres Pieter Bruegel l Ancien

Le voyez-vous ? Ce tableau s’intitule La chute d’Icare (Bruxelles, Musées royaux des Beaux-arts) pourtant Icare est y presque invisible…

Pieter Bruegel l’Ancien est mort le 9 septembre 1569, il y a 444 ans aujourd’hui. Son tableau, La chute d’Icare, a disparu mais il en existe encore deux copies exposées dans deux musées de Bruxelles : l’une aux musées royaux des Beaux-arts de Belgique (présentée ci-dessus), l’autre au musée Van Buuren. Les deux versions étant très similaires, on peut raisonnablement penser que l’œuvre originale de Bruegel était très semblable aux deux toiles conservées.

Lorsque l’on regarde ce tableau, notre œil est immédiatement arrêté par le rouge de la chemise du paysan qui laboure son champ au premier plan. Puis, suivant le mouvement de la charrue et des sillons qu’elle creuse dans la terre, il glisse en diagonale vers la gauche du tableau. Nous découvrons ensuite la profondeur du tableau et son magnifique paysage marin éclairé par le soleil couchant. Quand notre regard revient enfin vers le coin inférieur droit du tableau, nous remarquons le berger appuyé sur son bâton, le pêcheur assis sur la berge, puis devant le bateau, une paire de jambes qui s’agitent. Un homme est en train de se noyer, nous avons trouvé Icare…!

Cette vision de la chute d’Icare est pour le moins originale. Pourquoi Bruegel l’a t-il représentée ainsi ?

« Un pêcheur qui taquine le poisson du bout de sa gaule flexible, un berger appuyé sur sa houlette, un laboureur guidant sa charrue les voient passer tous deux. Étonnés, ils prennent pour des dieux ces hommes capables de voler dans les airs. » Bruegel illustre mot à mot ce passage des Métamorphoses d’Ovide (livre VIII) mais en inversant les rôles. Si le pêcheur, le berger et le laboureur sont bien présents chez Ovide, ils ne sont que des personnages secondaires qui assistent à la scène. Chez Bruegel, au contraire, ils sont les personnages principaux, bien plus grands qu’Icare, presque invisible dans les flots sombres.

Ainsi, chez Bruegel, Icare se noie dans l’immensité de la mer et dans l’indifférence générale. Le laboureur continue de labourer, les yeux rivés sur ses sillons. Le berger appuyé sur son bâton, regarde fixement le ciel d’où vient de tomber Icare mais tourne le dos à ce dernier. Le pêcheur est assis au bord de l’eau sur la berge. Icare se noie sous ses yeux. Il pourrait lui porter secours mais il n’en fait rien. Comme l’a merveilleusement décrit Anne Philippe (le veuve de Gérard Philippe) dans son livre Le Temps d’un soupir : « Le vol d’Icare de Breughel, plein de soleil, est l’expression même de la solitude, non pas de l’égoïsme, mais de l’indifférence qui isole les hommes les uns des autres. Il a sans doute raison, ce laboureur, de tracer son sillon pendant qu’Icare se tue. Il faut que la vie continue, que le grain soit semé ou récolté pendant que d’autres meurent. Mais on souhaiterait qu’il lâche sa charrue et aille au secours de son prochain. Je me trompe peut-être et sans doute ignore-t-il qu’un homme se tue. Il est aussi inconscient que la mer et le ciel, que les collines et les rochers. Icare meurt, non pas abandonné mais ignoré. Chacun de nous est comme ce laboureur. Chaque fois que l’on sort, on passe à côté d’un désespoir, d’une souffrance ignorée. On ne voit pas les regards implorants, ni les misères de l’âme ou du corps. Je suis loin de mon prochain. Si j’en étais vraiment proche, j’abandonnerais toujours sans même y réfléchir ce que je suis occupée à faire, pour aller vers lui. »

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